Man constantly, besides his daily activities, thinks and predicts as much as possible his continuity and human species one. This is done through the links of the marriage that vary from one culture to another. In Beledougou after traditional wedding (Fura). The solemn accompaniment of the newly married to her husband's (Musobila), all the familial community hopes, in a near future, an offspring that guarantees lasting couple. As time goes on, the couples are gratified by fertility, children are welcomed and brought up according to the ancient methods. They are, as a result, cherished with songs drawn from traditional repertoire. This ancestral knowledge is transmitted from mother to daughter during performances always improvised. With a little bit of rhythm and expressivity, womenfolk transmit to the nursing babies the real values of Beledougou. The songs of nursemaids permit children to immerse in a specific cultural heritage before other matrices of life training. With the bonified verb, through their gifts and the staff of Bamanan songs, nursemaids perpetuate an act and sociocultural didacticism. Children, most importantly, tell personal and collective stories by expressing wishes of nursemaids for the child. Newly, globalization printing its impacts in all endogenous societies’ nursemaids’ repertoire of Beledougou witnesses a recrudescence of abandonment. That is the reason why this study analyses, with the qualitative method, an important part of the nursemaid’s repertoire of Beledougou from the past to the present time.
L’homme est par essence un être sociable. Cette sociabilité ou socialisation se fait toujours par des canaux spécifiques et sur des années. Ceux-ci peuvent, avoir d’une communauté à une autre, des nuances. Dans les milieux traditionnels ouest africains, les canaux dédiés à cet effet sont les différentes confréries, le mariage et bien évidemment l’univers des berceuses. Le Bèlèdougou, vaste aire culturelle de la deuxième région administrative du Mali, n’échappe pas à cette typologie de structuration. Les couples y sont unis sur la base du mariage traditionnel (Fura). Il fait l’objet d’une manifestation pendant trois jours et quatre nuits. Après a lieu l’accompagnement officiel de la nouvelle mariée chez son époux le Musobila. Ces deux institutions sont des passages socioculturels indispensables pour nouer des relations matrimoniales. Dans la ferveur du Fura et le didactisme du Musobila, chacun fait un vœu au couple uni selon les canaux traditionnels. En effet, les siens espèrent, pour eux, dans l’immédiat une progéniture, gage de pérennité de la lignée et de la communauté. Quand les couples sont gratifiés par la procréation, commence pour la mère une rude réalité soumise aux caprices des nourrissons et à un apprentissage complexe des rudiments basiques de la vie. Les mères, tout en assumant les charges de leurs foyers et du laborieux quotidien, s’occupent de leurs enfants. Ceux-ci tapis dans leurs dos, sous le chaud soleil, sous la pluie, dans des panaches de fumées, elles bercent leurs enfants avec des chansons pour pouvoir tenir l’agenda du jour. Au cours de cette performance journalière improvisée, les mères attestent, en plus de la fécondité, qu’elles sont la cheville ouvrière du mécanisme socioculturel bamanan du Bèlèdougou. Les chansons des berceuses sont d’une poésie singulière. Leur exploitation impose une exploration particulière de l’universdu genre. Dans cette entreprise exclusivement féminine, les mères biologiques sont toujours assistées par les fɛtadenw (les jeunes filles qui accompagnent les nouvelle mariées dans leurs foyers respectifs), les mères de leurs époux ou de leurs sœurs et éventuellement une autre épouse de la fratrie conjugale. Ensemble, chacun, autant que possible, contribue à la garde méthodique des nourrissons sous la dictée des chansons.
Au Bèlèdougou, la chanson est le souffle des activités socioprofessionnelles, le tremplin de la vie. Elle est à la fois très institutionnelle et hiérarchisée. De ce fait, il y a des chansons pour toutes les activités des Bamanan du Bèlèdougou. Des confréries multiples en passant par l’agriculture, les typologies musicales foisonnent. On dénombre, entre autres, le cibaranin, le dununjan, le ngalanin, le kotèba, le ngusun bala, le do bala. Celles des berceuses s’inscrivent dans cette codification ancestrale. Résultante d’un déterminisme, les chansons des berceuses sont l’exclusivité de la gent féminine. Bercer l’enfant étant une activité essentiellement féminine, en milieu bamanan, il relève d’un savoir-faire ancestral. Loin d’en être leur talon d’Achille, cette particularité leur confère une créativité aux variations denses. Cette multiplicité et cette complexité de l’art de s’occuper des nourrissons ont motivé cette immersion dans l’univers des berceuses bamanan. Cependant, elle n’a pas la prétention d’expirer cette catégorisation. Elle explore quelques occurrences représentatives. Le patrimoine culturel musical étant notre objet et notre sujet, un corpus de sept chansons de ce répertoire traditionnel a été collecté. Il fait l’objet de traduction, de transcription et d’analyses avec les conseils bienveillants des personnes ressources interviewées. Les berceuses au Bèlèdougou, avec leurs talents et les conditions ou les contingences multiples, ont su féconder un répertoire unique. Il retrace, en partie, l’évolution sociohistorique de la société et reflète le génie créateur des berceuses.
Le Bèlèdougou en particulier, au Mali et en Afrique de l’Ouest en général, connaissent depuis plusieurs décennies, l’ouverture multiforme édictée par la mondialisation. Elle imprime irréversiblement son sceau aux sociétés traditionnelles quelles qu’elles soient. Du coup, plusieurs manifestations socioculturelles millénaires s’estompent peu à peu. Les canaux du mariage : le Fura et le Musobila sont déstructurés. Quant à la maternité, elle est profondément contrôlée par différentes politiques de régression ou de contrôle de la démographie avec la planification. A l’instar de tant d’expressions culturelles séculaires du Mali, le répertoire des berceuses est progressivement délaissé. Ainsi, les enfants sont éduqués sur le modèle purement occidental vu à la télévision ou sur d’autres canaux. Cette méthode transposée semble aux antipodes des réalités socioculturelles ancestrales d’où nouvellement, l’absence progressive de la morale et de l’éthique dans la société. Au même titre que les initiations en milieu bamanan, le très riche patrimoine des berceuses est supplanté par les playlists de la Word musique.
La problématique de cette étude est de souligner la singularité et la richesse des chansons des berceuses dans un monde dynamique. Cette étude aborde le répertoire traditionnel des berceuses du Bèlèdougou qui connait de nos jours un regain d’abandon. Avec des méthodes d’investigations qualitatives, elle part d’un côté de la recherche documentaire. Par ailleurs, elle procède à l’entretien individuel de quelques personnes ressources du milieu d’étude. Les entretiens ont fait l’objet d’analyses et de codifications. Cette contribution présente le répertoire traditionnel des berceuses du Bèlèdougou entre tradition et modernité. Sur quels fondements repose l’usage des berceuses dans la formation et l’éducation de la petite enfance ? Face aux nouvelles donnes du monde de la Technologie de l’Information et de la Communication, quel antagonisme subissent les berceuses et quel peut être sa résilience ?
I D’un Corpus Du Répertoire des Berceuses Du Bèlèdougou
Le Bèlèdougou est une des nombreuses aires culturelles du Mali. Pour le situer, il importe de retenir les sources suivantes. Pour l’historien malien Bakary Kamian [11] le Bélédougou c’est une aire culturelle au Mali, comprenant l’actuel Cercle de Kolokani, le Nord de ceux de Kati et de Koulikoro, l’Est du Cercle de Kita, le Sud de celui de Nara et l’Ouest du Cercle de Banamba. Ensuite, avec Afou Dembélé [12], il est situé au Nord par le Wagadou et Bakhounou, au Sud par le fleuve Niger, à l’Ouest par le fleuve Baoulé et à l’Est par Shuala et Messèkèla. Cette étude explore un patrimoine culturel de ce terroir bamanan : le répertoire traditionnel des berceuses d’hier à nos jours.Puisqu’ellene peut pas aborder tout le patrimoine culturel musical des berceuses du Bèlèdougou, pour plus d’efficacité, il a fallu caler un corpus.De ce fait, un corpus de sept chansons sert de matières à la présente étude. Aussi faut-il préciser, la chanson est d’une utilité transversale en milieu bamanan en particulier, l’Ouest africain en général. Elle est de toutes les activités de la plus hiérarchisée à la plus anodine. Lilyan Kesteloot note : « On la compose dans les circonstances les plus diverses, importantes ou banales, sacrées ou profanes, sérieuses ou futiles. Loin de s’opposer à l’action, elle l’accompagne, elle la provoque, elle l’exalte (…) » [13]. Pour bercer et éduquer l’enfant en milieu bamanan, les chansons restent un levier socioculturel saillant. Dans le souci d’illustrer leurs portées socio didactiques, la transcriptions et la traductions du corpus s’imposent après la collecte. La deuxième articulation de l’étude est analyse socioculturelle du corpus.
Analyse Du Corpus: Sens Et Enseignements D’une Pratique
Pour les Bamanan, l’enfant est un maillon indispensable de la vie. Il est le symbole de la continuité de la communauté à bien des égards. Dans leur philosophie, l’enfant fait la vie de l’homme mais il donne sens à celle des femmes. Mieux encore dans cette complexe philosophie, l’enfant n’est pas la beauté de la femme mais plutôt le résultat d’une épreuve qui la couronne et l’embellit avec le temps. La femme bamanan a ce rapport à la fois intime et providentiel à la procréation et à la vie. De son mariage à l’âge adulte de ses enfants, les progénitures constituent la jauge de son respect des codifications conjugales. Cette considération faisant juger la femme à travers ses enfants est transversale en Afrique de l’Ouest. Mare Fall MBow note « Tout ce que les enfants obtiendront ou deviendront dans la vie sera le reflet explicite ou implicite des « travaux » de la mère » [14]. Partant, des réalités socioculturelles depuis la prime jeunesse, les mères inculquent à leurs enfants, par la force et la magie de la chanson, les qualités de sa réussite future. Celle-ci est le gage de la reconnaissance du labeur obstiné de la mère. C’est à ce titre que la femme bamanan accepte le don de soi et de se surpasser avec une résilience positive l’accablement de la vie conjugale et paysanne.
Bercer l’enfant est un arsenal maternel au Bèlèdougou. Il nécessite des dispositions spécifiques et bienveillantes. De tout temps, en milieu bamanan, la femme est dépositaire d’une réalité complexe mais assumée. Elle est la résultante du patriarcat constitutif. Ces normes sociales bamanan exaltent la mère à mieux affronter l’âpreté du quotidien pour consolider le mariage et préparer l’avenir de ses progénitures. Avec la maternité suivie de ses peines et joies, la femme rend compte de sa réalité sociale et son indispensabilité dans le mécanisme socioculturel. A travers sa personne et ses actions, la femme, mère et épouse véhicule des enseignements culturels. Avec leur répertoire, les berceuses, en plus du Ngusun bala et du solimaden donkili [15], les traditions s’emparent à bras le corps de la vie de la femme et du quotidien de ses enfants depuis leur prime jeunesse. Dans la dramaturgie du vécu quotidien, la polyphonie maternelle des berceuses et leurs arcanes demeurent un hymne à la vie, un attrait de l’identité et la persévérance qui façonne le caractère bamanan.
Bercer, c’est célébrer à la fois la féminité et l’avenir par la chanson. Ainsi, un déterminisme existe entre enfant et sa mère. Ne dit-on pas « Tout ce qu’on a on le doit une fois à son père et deux fois à la mère » [16]. A ce titre, l’enfant demeure le maillon indispensable de la pérennité du groupe et de la vie. Pour le Bamanan :
San bɛna, ka kɔ to ngomi ye… Apresla pluie, il y a la rosée...
L’enfant est la continuité d’une philosophie et de ses pratiques séculaires. Face à l’implacabilité du thème étiologique de la mort. Ils attestent du renouvellement du groupe par l’humanité de la fécondité. C’est pour cela une place de choix est accordée à l’éducation des enfants depuis le berceau dont bercer avec les chansons est une partie intégrante.
Den, ye bɔkɔ kɛnɛ de ye, L’enfant, c’est de l’argile fraîche,
Na bi kɔrɔ, abi ja… En vieillissant, il s’assèche…
Les chansons des berceuses du Bèlèdougou contextualisent et redéfinissent le sens de l’humain et son cadre éducationnel. Elles permettent une homogénéisation de l’homme avec son cadre et son histoire. A ce titre, le répertoire des berceuses demeure tout un art de vie transmis avec soins et délicatesse par les canaux de l’oralité. Elles font pour les besoins de leur didactisme social, converser les traditions, le quotidien et les vœux de réussites futures des enfants bercés. De telles convergences cardinales manquent à la vie contemporaine et son foisonnement de réalités sociales à double tranchant. A travers leurs chansons, les berceuses mettent en relief les spécificités de la société et de la culture bamanan. Leurs performances improvisées constituent aussi un canal d’un enseignement et de fixation de quelques valeurs forces du Bèlèdougou. Elles les insufflent à l’enfant depuis le berceau le sens de la vie.
Avec les performances improvisées au gré des activités quotidiennes, les berceuses se font imiter par les enfants qui sont les puinés des bercés. Avant que ceux-ci aient l’âge d’aller faire paître les chèvres et les moutons, dans les pas de leurs grands-mères, ou sœurs, ils répètent inlassablement les chansons qui les ont bercés pendant leur enfance. Inconsciemment, ils continuent de se familiariser avec des chansons du terroir. Dans cette entreprise, l’apport des grand-mères est déterminant. Déchargées des labeurs par les épouses de leurs enfants, avec l’âge, elles ont un emploi du temps moins dense. Pour leur permettre de ne pas s’ennuyer, les nourrissons et leurs grands frères deviennent leurs compagnons inséparables. C’est dans ce cercle que les mères ou grand-mères préparent l’enfant avec des ressources de l’oralité par le support des chansons. Celles-ci leur permettront de mieux faire face aux réalités de la société. Aussi faut-il souligner qu’en milieu bamanan, c’est le patriarcat qui est légion. Cependant, force est de constater que les femmes sont les premiers leviers du respect de ce système à travers d’abord leur enseignement aux enfants. Ensuite, elles inculquent à l’enfant depuis le berceau, la voie à prendre afin de se montrer digne de son nom et de la vie en communauté. En ces lieux, les actes de l’Homme (joko/kɛwale) l’éclaboussent en bien ou en mal et à vie, de même que toute sa famille en partie.
Bercer, c’est amener l’enfant à se calmer ou à l’endormir dans la pénombre des valeurs sociales. Cette chanson le met dans un premier moule de socialisation. Celles qui bercent sont toujours des personnes animées de bonnes intentions pour l’enfant. Dans la performance des berceuses, elles souhaitent pour les bercés une vie future bien remplie. Tout en leur souhaitant une vie future meilleure, les berceuses invitent les nourrissons qui les écoutent à peine, à épouser scrupuleusement dans leurs vies les valeurs ancestrales. Cela, afin d’honorer sa mère qui a sacrifié sa vie pour l’élever ultérieurement par d’autres canaux. Il se doit par les leçons apprises depuis le berceau de se montrer digne par ses actions (joko/kɛwale) de la dignité. En milieu bamanan, bercer c’est souhaiter à l’enfant une longévité émaillée d’actions honorables. Pour le Bamanan, du berceau au linceul, tout acte que l’homme pose doit s’inscrire dans le respect de canaux de leurs ancêtres. Cela honore sa famille par les hauts faits. Bercer un enfant en milieu bamanan, c’est lui souhaiter le meilleur possible et un avenir radieux. Mais cette réalisation personnelle future, pour le bonheur collectif ou communautaire, se fait dans le respect des normes socioculturelles. Les vertus des chansons sont multiformes. Elle permet aux berceuses d’exprimer leur attachement et leur familiarité avec l’enfant et sa famille (tin). Ainsi, dans leur entreprise, les berceuses s’inscrivent à la fois dans cette philosophie utilitaire et humaniste. Ce ressenti socioculturel exige à l’enfant de se calmer parce que les pleurs ne lui ressemblent pas. De ce fait, il aura des cadeaux:
Le troupeau de chèvres arrive
Le troupeau de chèvres arrive
Il y a un gros bouc dans ce troupeau
5 Celui-ci est pour qui ?
Il est pour celui qui ne pleure pas… (Corpus n°6)
Les berceuses leur souhaitent également une vie future de héros, cela dans le respect strict des codifications de socialisation. Creuset de vœux et de souhaits pour l’enfant, les chansons préconisent une vie bien remplie et empreinte de faits d’arme. Cela est le seul gage d’atteindre pour les futurs Hommes que sont les enfants le degré d’exemplarité de la société. En respectant scrupuleusement de telles valeurs normatives, l’enfant deviendra par la suite un modèle dans les pas des aïeux.
De l’action de bercer avec ses corolaires de souhaits et ses vœux, les chansons pétrifient et prédisposent les nourrissons, sans véritablement saisir leur sens au prime à bord. Mais avec l’âge adulte et l’assistance à des performances de leurs cadets, les aînés réalisent leur vie de nourrissons. Ils se réapproprient les vertus d’une pratique ancestrale.
Le répertoire des berceuses se sert de l’élasticité de l’histoire et de la variabilité de l’oralité pour s’inspirer dans leur œuvre des histoires singulières familiales, claniques ou collectives du Bèlèdougou. Ce recours permet d’attester de l’utilité et l’impact intrinsèque de l’histoire sur la vie du Bamanan et de la théorie de l’exemple qui l’anime par essence. A ce titre, avec des incursions fréquentes de l’histoire, le didactisme des berceuses s’étoffe « afin que la vie des Anciens leur servent d’exemple… » [17]. Les berceuses, dans leurs chansons, amènent l’enfant à se familiariser avec son histoire. Elles l’informent qu’ils doivent se conduire en conséquence pour tenir un rang dans le respect des valeurs ancestrales.
D’un village à un autre du Bèlèdougou, certains pans du répertoire traditionnel des berceuses connaissent des variations. Celles-ci permettent aux chanteurs d’adapter leurs chansons aux particularités sociohistoriques d’un clan ou d’un village. Ainsi, les chansons se confondent avec l’histoire. Aussi doit on souligner, le répertoire des berceuses se nourrit-il également de l’histoire collective du Bèlèdougou. Elles appellent les bercés à s’identifier dans leurs vies futures aux vaillants ancêtres tels que ceux de la révolte de 1915-1916, des hommes des confréries ou autres héros exemplaires de la localité. Dans les chansons, les berceuses font recours à l’humour, cet arsenal narratif demeure une des caractéristiques particulières des chansons bamanan en général, des berceuses en particulier.
L’enfant ne se tait pas
Le gros enfant glouton ne se tait pas
10 L’enfant ne se tait pas… (Corpus n°5)
A présent, l’étude aborde le répertoire traditionnel des berceuses et la modernité
III Le répertoire des berceuses et la modernité
Si anciennement, les chansons des berceuses rythmaient le quotidien des mères au Bélédougou, depuis quelques décennies, la tendance commence à changer. Du début du XXème siècle jusqu’à nos jours, une multitude de réalités nouvelles a contribué à faire régresser la pratique. Le Bélédougou, à l’instar de plusieurs sociétés endogènes ouest- africaines, subit de plein fouet, le changement des mentalités impulsé par la société de consommation et ses normes. Pour ce faire, le délaissement des chansons des berceuses du Bélédougou est analysé sur un triptyque. La colonisation française et sa scolarisation, la mondialisation et ses arcanes qui impactent irréversiblement le mariage et ses canaux traditionnels.
La colonisation, apporta au début du XX ème siècle des nouvelles façons de voir le monde. En effet, l’arrivée de l’empire colonial français au Soudan [18] fut bouleversante pour les héritages culturels. Les Blancs s’emparent de la société et imposent leur façon de voir le monde aux locaux souvent avec outrage. Et suivront des conflictualités nombreuses et meurtrières. Ces impositions ont profondément impacté la culture bamanan si elles ne l’ont pas altérée ou supplantée avec les travaux forcés, la culture de rente coloniale, l’initiation des impôts d’indigènes. Elles ont déréglé la transmission de plusieurs patrimoines culturels ancestraux. Face à ce dérèglement, ces nouvelles réalités ont impacté la transmission de plusieurs patrimoines ancestraux. Les femmes, dans leur sursaut humaniste, pensent épargner de leurs époux et de leurs enfants des affres de l’adversité nouvelles.
En plus, suite à la colonisation et à la répression de la révolte de 1915-1916 des Bamanan du Bélédougou par l’empire colonial français, l’école est introduite dans les us et coutumes. Elle est devenue obligatoire en 1918 pour tous les jeunes bamanan entre sept et dix ans. De cette date à nos jours, avec une fréquence en dent de scie, la scolarisation est une réalité équivoque du Bèlèdougou et du Mali. Mais, du fait des réalités socioculturelles conservatriceset leur enserrement, les filles ont pris du temps avant d’être véritablement envoyées à l’école. Avec les différentes politiques de l’éducation initiées par l’Etat, à la faveur de la démocratisation en 1990, elles sont scolarisées au même titre que les garçons. De ce fait, depuis plus de trois décennies, la scolarisation connait au Bélédougou un regain de rebond. Qu’elles parviennent à poursuivre ou non dans les études, les filles sont scolarisées. Leur scolarisation déstructure la transmission de plusieurs savoirs ancestraux dont les chansons des berceuses. Du fait de la fréquentation des classes, les filles ne sont plus auprès de leurs mères ou grand -mère pour apprendre et transmettre ultérieurement les valeurs traditionnelles dont les chansons de berceuses, à leurs enfants. En conséquence, plusieurs dames, du Bèlèdougou, entre trente et quarante années, ne connaissent aucune chanson de berceuse, d’où la cassure de la chaine de transmission et de la problématique d’une pratique séculaire.
Ensuite, la mondialisation et ses TIC ont contribué au dysfonctionnement de la chaine de transmission des sociétés endogènes. Les individus sont plus attirés par d’autres réalités socioculturelles qu’ils suivent de jour en jour grâce aux TIC. Des faits qui contrastent avec les vécus. Avec ce ressenti, au lieu de conserver leur spécificité pour s’ouvrir à d’autres valeurs, les jeunes préfèrent s’en distancier de leur tradition. Ce phénomène de vouloir ressembler à l’autre, sans une réelle analyse au préalable, constitue aussi l’une des facettes du délaissement des chansons de berceuses du Bélédougou à l’heure de la mondialisation. L’une des causes profondes de ce dysfonctionnement est la cause de l’abandon des canaux du mariage traditionnel.
Enfin, anciennement, la femme était célébrée au Bélédougou par le mariage traditionnel (Fura) et l’accompagnement solennel de la femme chez son époux Musobila [13]. Avec l’évolution des mentalités et le panel matrimonial diversifié de l’offre, ces canaux sont abandonnés au profit d’autres formes d’union souvent problématiques. La nouvelle faculté du mariage hors des canaux socioculturels bamanan célèbre autrement la femme. Ils ne connaissent pas la douleur, l’apport singulier des chansons de berceuses dans leur tendre enfance.
De la colonisation à son avatar de scolarisation à la mondialisation et ses arcanes de TIC et de liberté plurielle, les chansons de berceuses du Bélédougou connaissent un recul préjudiciable à leur pérennité. Les jeunes, voulant vivre leur temps, sont plus attirés par d’autres choses qui sont très souvent aux antipodes des réalités bamanan. Ainsi, un recours diligent aux fondamentaux des traditions africaines, s’impose avec acuité. Il permettra à l’Ouest-africain de mieux se connaitre en se ressourçant afin d’appréhender les réalités d’un monde insolemment dynamique.
Au regard de tout ce qui précède, le répertoire des berceuses est un patrimoine culturel musical institutionnel au Bèlèdougou. Il est un marqueur socioculturel, un souffle caractéristique des femmes. Si bercer est presque consubstantiel à toutes les cultures, celui de ce milieu d’étude se distingue par son sens et ses enseignements. La performance des berceuses au gré des activités ménagères du quotidien participe à la représentation sociale de la femme bamanan. Cette façon spécifique de bercer l’enfant avec les chansons qui se confondent avec l’histoire et les souhaits de la berceuse, est une pratique profondément vivace. Avec la puissance de la voix humaine, les berceuses inculquent aux enfants, dès le berceau, les forces cardinales de société. Si la chanson pétrifie toujours le Bamanan pour son sens et ses impacts socioculturels, celles des berceuses relèvent d’un tableau social fécond du genre.
Pour mieux appréhender leurs sens et leurs enseignements, l’étude a choisi un corpus représentatif du riche répertoire. Il a fait l’objet de transcription, de traduction et d’analyses sous les conseils bienveillants des personnes ressources enquêtées. Tout en faisant des allusions aux histoires personnelles et collectives ou claniques, les berceuses, dans leurs performances improvisées, souhaitent aux nourrissons bercés une vie bien remplie. Nouvellement, avec l’évolution technique, technologique et surtout les acquis multiformes de la mondialisation souvent équivoques, la performance des berceuses se raréfie. L’immigration, la scolarisation, entre autres, impactent négativement cette pratique ancestrale, d’où la nécessité de les fixer pour la postérité. En dépit de cette contingence nouvelle sous tendue par la société de consommation, le répertoire des berceuses du Bèlèdougou demeure le témoin d’une expressivité, la preuve d’une aptitude créative de la gent féminine d’une part, une des matrices de socialisation bamanan d’autre part.
Bakary, Kamian. Des tranchées de Verdun à l’Eglise Saint-Bernard. Paris: Karthala, 2001.
Dembele, Afou. Poésie orale du Bèlèdougou: Typologies et analyse littéraire. Doctoral thesis, Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD), 2016.
Kesteloot, Lilyan. La poésie traditionnelle. Paris: Nathan, 1971.
M’Bow, Mare Fall. L’image de la femme dans le roman Sénégalais: De l’oralité à l’écriture. Doctoral thesis, Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD), 2006.
Traoré, Amadou Zan. “Le patrimoine culturel musical: Une des traditions vivantes du Bèlèdougou.” Les Lignes de Bouaké-La-Nouvelle, no. 12, January 2021, pp. 147–163.
Ba, Amadou Hampaté. Aspects de la civilisation africaine. Paris: Présence Africaine, 1972.
Niane, Djibril Tam’sir. Soundjata ou l’épopée mandingue. Paris: Présence Africaine, 1960.
Traoré, Amadou Zan, et al. “Le Musobila au Bèlèdougou (Mali): Sens et enseignements socio-culturels.” Revue Akofena, special no. 6, vol. 2, pp. 223–238.